flammesLa route s’annonçait difficile, dés le départ. J’étais assise à la place du mort.

Suis-je coupable ?

Ma mère, elle est tombée enceinte comme on tombe malade.

Est-ce moi qui ai choisi de m’incarner dans son ventre à elle ? Est ce le fait de ma volonté ?

Je ne me souviens pas.

Quand je suis née, elle avait les seins secs, pas une goutte de lait, des seins arides, comme son cœur, elle ne savait même pas comment m’appeler. Elle a ouvert un dictionnaire des noms propres, a tendu son doigt et au hasard elle a désigné un prénom : Pandore.

Pas facile de partir dans la vie avec un patronyme pareil.

Petite à l’école je vous dis pas comme j’ai galéré, on me mettait en boite sans arrêt. J’aurais préféré Aurore, c’est le moment de la journée que je préfère et puis symboliquement, c’est un prénom positif, alors que Pandore, de suite on a l’image d’une femme qui brise un interdit et qui porte la poisse.

Suis-je coupable ?

Ma mère, elle aime la vitesse, depuis toujours elle affronte la vie à fond la caisse.

Alors que moi, j’aime prendre mon temps. Même si je n’ai pas encore beaucoup d’expérience, plus tard, c’est ce que je ferai.

Des accidents, elle en a eu à la queue leu le, toute sa vie, comme les hommes, ils l’ont abîmée, fracturée, puis ils sont partis, et elle s’est remise en chemin.

Samedi déjà, je l’ai trouvée bizarre, sa manière de parler, sa démarche, je sentais au fond de moi que quelque chose n’allait pas. Je voulais pas la suivre. Mais elle m’a pas laissé le choix, elle ma prise par le bras, et pratiquement jetée dans la voiture, en me disant qu’on en avait pas pour longtemps, juste un aller-retour pour acheter des clopes.

Elle s’est déportée à gauche alors qu’une voiture arrivait en face, j’étais assise à la place du mort, heureusement j’ai eu un réflexe, j’ai attrapé le volant et j’ai donné un grand coup à droite. Ça me le fait des fois, j’ai des gestes justes, comme ça sans cogiter.

Elle m’a engueulée, elle m’a dit que c’était de ma faute. Je suis sûre qu’elle l’a fait exprès, elle voulait disparaître et me faire disparaître avec elle.

Qu’elle ait envie de partir, ma foi, mais qu’elle m’embarque dans son histoire, ça va pas. J’ai une vie à vivre, moi, et puis j’ai envie de faire de grandes études.

Je pense que vous n’allez pas me contredire, la route s’annonçait difficile, n’est-ce pas ?

Ma mère, elle aime boire, elle a ça dans le sang. Elle n’a pas besoin de véritable raison pour cela. Un seul mot suffit. C’est comme « Jacques a dit : buvez un verre ! » Ça marche à tous les coups.

La boisson que je préfère, moi, c’est le diabolo menthe, c’est frais. J’adore, ça pétille jusque dans mon nez.

Dimanche, elle s’est mise en colère parce que j’avais laissé traîner une tasse sale. Elle a pris une bière et m’a dit : voilà ce que tu me pousses à faire. Je sais plus quoi penser, suis-je coupable ?

Ne vous en faites pas, les choses se sont arrangées, je n’avais que la place du mort, comme vous pouvez le voir, je suis toujours là, bien vivante.

Ma mère elle a une boîte noire, elle est grande comme ça, et haute à peu près comme ça, elle la ferme à clé.

Je sais où elle la cache, mais bon, de là à aller voir.

Régulièrement elle l’ouvre, j’ai remarqué que c’était le lundi, je ne peux pas me tromper car c’est le jour où elle ne boit pas, oui tous les lundis elle s’enferme dans sa chambre avec sa boite.

Ça m’intrigue beaucoup. Est-ce que ça a un rapport avec moi ?

Ma mère, la 1ère fois qu’elle m’a mis une tarte, personne n’a réagi. Pourtant on était au supermarché, la caissière s’est juste penchée pour me dire : « t’as qu’a écouter ta mère », quelle conne, à cause de ces mots, j’ai cru pendant des années que j’étais mauvaise.

Mais écouter quoi ? Quand elle me dit que c’est moi qui la pousse à boire, je dois la croire ?

Rassurez-vous, tant bien que mal, je fais mon bout de chemin.

Mardi, elle a bu, plus que d’habitude. Elle s’est endormie sur le canapé, la tête dans le cendrier.

Je l’ai trouvée laide, j’ai vu ses rides. 

Je me suis sentie prise dans une urgence, comme dans ces faits divers : une jeune fille s’est fait enlevée, elle est enfermée pendant des années, et, un jour le ravisseur baisse la garde, ça ne dure qu’un instant, pas le temps de réfléchir, on s’enfuie ou pas.

J’ai pris la clé, et j’ai ouvert la boite.

Je vous dis pas comme mon cœur battait vite, là j’ai compris de l’intérieur, ce que ça voulait dire : battre la chamade. J’étais toute précipitée.

Il y avait des clichés d’elle enceinte, elle devait avoir 17 ans, et des photos avec un homme, ils s’aimaient c’était évident. J’ai trouvé un rapport de police, un avis de décès. En gros titre : « il était assis à la place du mort ».

Ça aurait pu être un drame pour moi, mais au contraire, ça m’a guérie. Les morceaux se sont recollés.

Quand j’ai voulu remettre la clé dans sa poche, ma mère était assise, elle m’attendait. Je lui ai tendu la clé. Elle n’a pas dit un mot. Pour la première fois, je l’ai trouvée belle. Ça n’a rien à voir, c’est vrai, mais c’est juste comme ça que je l’ai vécu.

Après ça, elle s’est couchée, elle ne s’est plus relevée, c’était il y a 3 jours.

Suis-je coupable ?

Je viens de finir le livre qui se trouve sur son chevet, il raconte l’histoire d’une mère qui n’arrive pas à aimer sa fille, elle culpabilise tellement qu’elle se suicide…j’aimerais savoir quelle page elle a lu avant d’en finir.

Ne faites pas cette tête, de toute façon c’était elle ou moi, je préfère qu’elle soit parti, c’est la seule chose qu’elle est fait de bien pour moi, indirectement c’est vrai, mais quand même, le fait est, qu’ elle m’a laissé la place.

Samedi on l’enterre, ça va aller.

Une semaine s’est écoulée, presque une vie…

L’orage vient de s’arrêter, je soulève le rideau de la cuisine, dans le ciel, sept couleurs apparaissent, c’est un signe.

J’ai peu d’informations sur ma naissance, je sais juste qu’il pleuvait, qu’il y avait un arc en ciel magnifique et que je suis arrivée une semaine à l’avance.

J’ai le sentiment d’arriver à terme, le temps se cale enfin. Je reprends ma vie en main.

Au fait, j’ai envie de vous dire : mon père il s’appelait Clément.